Quand une femme enceinte souffre de dépression ou d’anxiété sévère, la question ne se pose pas en termes de « faut-il prendre un antidépresseur ? » mais de « quel est le moindre mal ? »
Les SSRIs, c’est quoi exactement ?
Les inhibiteurs sélectifs du recaptage de la sérotonine (ISRS), ou SSRIs en anglais, sont des médicaments prescrits depuis les années 1980 pour traiter la dépression, les troubles anxieux et certains troubles obsessionnels. Des noms comme sertraline (Zoloft), citalopram (Celexa), escitalopram (Lexapro) et fluoxetine (Prozac) sont couramment utilisés. Ils agissent en augmentant la quantité de sérotonine disponible dans le cerveau - un neurotransmetteur clé pour réguler l’humeur, le sommeil et l’appétit.
Enceinte, environ 10 à 15 % des femmes développent des symptômes dépressifs ou anxieux suffisamment graves pour nécessiter un traitement. Et pourtant, beaucoup hésitent à prendre un médicament de peur de nuire à leur bébé. Cette peur est compréhensible. Mais ce qui est moins souvent dit, c’est que ne pas traiter la dépression pendant la grossesse peut être bien plus dangereux.
Les risques réels des SSRIs - ce que disent les données
Les craintes les plus fréquentes portent sur les malformations congénitales, l’accouchement prématuré, le poids de naissance bas et une complication rare appelée hypertension pulmonaire persistante du nouveau-né (HPPN).
Concernant les malformations, les grandes études, comme celle de 2020 portant sur 1,8 million de naissances en Scandinavie, montrent que le risque absolu reste très faible. Dans la population générale, environ 2,5 % des bébés naissent avec une malformation majeure. Chez les femmes prenant un SSRI, ce chiffre passe à 2,8 %. C’est une augmentation minime, pas une épidémie.
Par contre, la paroxétine (Paxil) est une exception. Elle est associée à un risque légèrement plus élevé de défauts du septum cardiaque - de 0,5 % à 0,7-1 % environ. C’est pourquoi les spécialistes la déconseillent en début de grossesse.
L’HPPN, une condition rare mais grave où les poumons du bébé ne se dilatent pas correctement après la naissance, touche 1 à 2 bébés sur 1 000 dans la population générale. Avec une exposition aux SSRIs au troisième trimestre, ce risque double : il passe à 3 à 6 sur 1 000. C’est un chiffre qui inquiète. Mais il faut le mettre en perspective : même avec cette augmentation, 99,4 % des bébés exposés n’auront pas d’HPPN.
Quant à l’accouchement prématuré, les données sont trompeuses. Les études qui ne tiennent pas compte de la gravité de la dépression montrent un risque accru. Mais quand on compare des femmes ayant la même sévérité de dépression - certaines traitées, d’autres pas - le risque d’accouchement prématuré devient presque identique. Cela suggère que c’est la dépression elle-même, et non le médicament, qui augmente le risque.
Les bénéfices - pourquoi ne pas arrêter les SSRIs
Arrêter un SSRI pendant la grossesse, c’est souvent choisir de risquer une rechute dépressive. Et cette rechute, elle, a des conséquences bien plus lourdes.
Une étude randomisée publiée dans JAMA Psychiatry en 2022 a suivi des femmes qui ont arrêté leur traitement. Résultat : 92 % ont eu une rechute. Chez celles qui ont continué, seulement 21 % ont eu une rechute. C’est une différence énorme.
Et la dépression non traitée ? Elle augmente le risque d’accouchement prématuré de 2,2 fois. Elle fait grimper le risque de dépression post-partum à 14,5 %, contre 4,8 % chez les femmes traitées. Elle augmente aussi le risque d’abus de substances (25 % contre 8 %). Et elle nuit à l’attachement mère-enfant : les scores d’attachement sont jusqu’à 30 % plus bas chez les mères non traitées.
La dépression non traitée est la première cause de mortalité maternelle aux États-Unis - elle est responsable de 20 % des décès liés à la grossesse. Et ce n’est pas une statistique lointaine. C’est une réalité quotidienne dans les services de santé mentale.
Quel SSRI choisir ?
Tous les SSRIs ne se valent pas en termes de sécurité pendant la grossesse.
- Sertraline est le premier choix. Elle traverse peu la barrière placentaire, a le profil de sécurité le plus étudié et le risque d’HPPN le plus bas parmi les SSRIs.
- Citalopram et escitalopram sont aussi bien tolérés. On les utilise souvent pour les troubles du sommeil.
- Fluoxetine reste efficace, mais elle reste plus longtemps dans l’organisme - ce qui peut compliquer la gestion des effets chez le nouveau-né.
- Paroxétine : à éviter en début de grossesse à cause du risque cardiaque.
Les médecins recommandent de garder la même molécule qu’avant la grossesse, si elle fonctionne bien. Pas la peine de changer juste pour changer. Et surtout, on utilise la dose la plus faible possible pour contrôler les symptômes.
Et après la naissance ? L’allaitement
Les SSRIs passent dans le lait maternel, mais en très faible quantité. La sertraline, par exemple, est l’un des médicaments les plus recommandés pour les mères qui allaitent. Les bébés exposés au lait maternel n’ont pas de risque accru de troubles du développement, de somnolence ou de retard de croissance.
La plupart des études montrent que les bébés allaités dont les mères prennent un SSRI se portent aussi bien que ceux dont les mères ne prennent aucun médicament. L’importance de l’allaitement - et de la santé mentale de la mère - l’emporte largement sur les risques théoriques.
Les effets à long terme - ce qu’on sait et ce qu’on ignore
Une étude de l’Université Columbia en 2023 a rapporté que les enfants exposés aux SSRIs pendant la grossesse avaient un risque plus élevé de dépression à l’adolescence : 28 % contre 12 % chez les enfants non exposés. Cela a fait beaucoup de bruit.
Mais cette étude a un biais majeur : elle ne compare pas des enfants exposés à des enfants non exposés avec la même histoire de santé mentale familiale. Or, la dépression est héréditaire. Si la mère a une dépression sévère, il est probable que l’enfant ait un risque génétique plus élevé - indépendamment du médicament.
Une étude du Lancet en 2021, qui a corrigé ce biais, a trouvé aucune association significative entre l’exposition aux SSRIs et le risque d’autisme ou de troubles de l’humeur. Les données les plus fiables, à ce jour, ne soutiennent pas une liaison causale.
Un nouveau projet de recherche du NIH, lancé en septembre 2025, suivra 10 000 mères et enfants jusqu’à l’âge de 15 ans. Les résultats, attendus en 2030, pourraient apporter des réponses plus claires. Mais pour l’instant, les données ne justifient pas d’arrêter un traitement efficace.
Que faire si vous voulez arrêter ?
Arrêter un SSRI brusquement, c’est une mauvaise idée. 73 % des femmes qui le font vivent des symptômes de sevrage : vertiges, nausées, sensations électriques dans la tête (appelées « brain zaps »), insomnie, irritabilité.
Si vous envisagez d’arrêter, parlez-en à votre médecin. Un arrêt progressif sur 4 à 6 semaines, avec des contrôles hebdomadaires de votre humeur (via le questionnaire PHQ-9), est la seule approche sûre. Et même si vous vous sentez mieux, ne vous précipitez pas. La dépression peut revenir en douceur, surtout après l’accouchement.
Les recommandations actuelles - ce que disent les experts
L’American College of Obstetricians and Gynecologists (ACOG) et la Society for Maternal-Fetal Medicine (SMFM) sont clairs : pour les femmes avec une dépression modérée à sévère, les bénéfices des SSRIs dépassent largement les risques.
Ils recommandent :
- de continuer le traitement si vous en preniez déjà avant la grossesse
- de choisir la sertraline comme traitement de première intention
- d’éviter la paroxétine en début de grossesse
- de ne pas changer de médicament sans raison
- de surveiller la pression artérielle après 20 semaines (risque légèrement accru de prééclampsie)
La FDA, malgré une controverse en juillet 2025, a maintenu les mêmes étiquetages : les risques sont faibles, et les dangers de la dépression non traitée sont bien plus grands.
Le mot de la fin : votre santé mentale est une priorité
Prendre un antidépresseur pendant la grossesse n’est pas un échec. C’est un choix responsable. Ce n’est pas une solution par défaut. C’est une intervention médicale essentielle, comme prendre de l’insuline en cas de diabète gestationnel.
Un bébé en bonne santé, ce n’est pas seulement un bébé sans malformation. C’est un bébé dont la mère est capable de le regarder, de le tenir, de lui parler, de le rassurer. C’est un bébé qui grandit dans une maison où la mère ne se sent pas perdue, coupée du monde, ou prête à tout arrêter.
La dépression pendant la grossesse n’est pas une faiblesse. Et traiter cette dépression, c’est déjà faire un geste d’amour pour votre enfant - bien avant sa naissance.
Les SSRIs augmentent-ils vraiment le risque de malformations chez le bébé ?
Non, pas de manière significative. Les grandes études, comme celle de 1,8 million de naissances en Scandinavie, montrent que le risque absolu de malformation majeure est de 2,5 % chez les femmes non exposées et de 2,8 % chez celles qui prennent un SSRI. C’est une augmentation minime, et elle est surtout observée avec la paroxétine, qui est déconseillée en début de grossesse. Les autres SSRIs, comme la sertraline, n’augmentent pas ce risque de manière notable.
Est-ce que je dois arrêter mon SSRI dès que je tombe enceinte ?
Non, surtout si votre dépression est modérée à sévère. Arrêter brutalement augmente le risque de rechute à 92 %. La plupart des experts recommandent de continuer le traitement, en utilisant la dose la plus faible efficace. Changer de médicament ou arrêter sans suivi médical est plus risqué que de continuer.
La sertraline est-elle la meilleure option pour l’allaitement ?
Oui. La sertraline passe en très faible quantité dans le lait maternel - moins que la plupart des autres SSRIs. Les études montrent que les bébés allaités dont les mères prennent de la sertraline n’ont pas plus de risques de somnolence, de retard de croissance ou de troubles du développement. C’est la première recommandation des spécialistes pour les mères qui allaitent.
Les SSRIs causent-ils l’autisme ou des troubles du développement à long terme ?
Les données actuelles ne le prouvent pas. Une étude a suggéré un lien, mais elle ne tenait pas compte du fait que la dépression maternelle est héréditaire. Une autre étude du Lancet, qui a corrigé ce biais, a trouvé aucun lien significatif. Les experts concluent que les facteurs génétiques et environnementaux sont bien plus influents que le médicament lui-même.
Quels sont les signes d’un syndrome d’adaptation néonatale ?
Chez environ 30 % des bébés exposés aux SSRIs en fin de grossesse, on observe des symptômes temporaires après la naissance : irritabilité, tremblements, troubles du sommeil, difficultés d’alimentation. Ce sont des signes d’adaptation, pas une maladie. Ils disparaissent généralement en quelques jours à deux semaines, sans traitement. Le personnel médical sait les reconnaître et les gère simplement avec du soutien.
Jacque Meredith
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