Si vous avez un déficit en G6PD, une simple prise de médicament peut vous envoyer à l’hôpital. Ce n’est pas une alerte théorique. C’est une réalité pour 400 millions de personnes dans le monde, dont beaucoup ne le savent même pas. Dans les régions comme l’Afrique subsaharienne, le sud de l’Europe ou le sud-est de l’Asie, un sur cinq peut être porteur de cette mutation génétique. Et pourtant, la plupart des médecins ne la testent pas avant de prescrire un traitement. Résultat ? Des crises d’hémolyse brutales, des chutes de hémoglobine de 50 % en quelques jours, et parfois, des transfusions d’urgence.
Qu’est-ce que le déficit en G6PD ?
Le G6PD, ou glucose-6-phosphate déshydrogénase, est une enzyme qui protège vos globules rouges contre l’oxydation. Imaginez vos globules rouges comme des ballons remplis d’oxygène. Sans G6PD, un stress oxydatif - comme un médicament, une infection ou même certaines fèves - fait éclater ces ballons. Le sang se détruit trop vite. C’est ce qu’on appelle une hémolyse.
Ce déficit est héréditaire, lié au chromosome X. C’est pourquoi les hommes sont plus souvent affectés. Mais les femmes aussi peuvent être touchées - jusqu’à 15 % d’entre elles développent des symptômes à cause de l’inactivation aléatoire d’un chromosome X. Beaucoup pensent encore que seule la forme masculine compte. C’est faux. Et c’est une erreur mortelle.
Il existe plus de 200 variants du gène G6PD. Les plus courants sont le variant Méditerranéen (très sensible), le variant A- (fréquent en Afrique) et le variant Canton (en Asie du Sud-Est). Chaque variant réagit différemment aux déclencheurs. Un médicament sûr pour quelqu’un avec le variant A- peut être un piège mortel pour quelqu’un avec le variant Méditerranéen.
Les médicaments à éviter absolument
La liste des médicaments interdits est longue. Et elle s’allonge encore. Selon l’OMS en 2024, 87 médicaments sont classés comme à risque. Voici les plus dangereux :
- Rasburicase : interdite en cas de déficit G6PD. L’agence américaine des médicaments (FDA) a mis un avertissement noir en janvier 2023. Une seule dose peut provoquer une hémolyse massive. Des cas ont été rapportés où des patients ont vu leur hémoglobine chuter à 3,1 g/dL - soit moins de la moitié du niveau normal - et ont eu besoin de 10 unités de sang en 72 heures.
- Méthylène bleu : utilisé pour traiter l’hémoglobine métémoglobinique. Mais chez les déficients en G6PD, il cause une hémolyse dans 95 % des cas. Un infirmier a raconté sur Reddit avoir administré ce médicament à un patient non testé. Résultat : hémoglobine passée de 14,2 à 5,8 g/dL en 48 heures. Trois transfusions ont été nécessaires.
- Primaquine : un traitement contre le paludisme, mais toxique pour 100 % des patients avec un déficit de classe I ou II. L’OMS recommande désormais de ne l’utiliser que si un test G6PD a été fait et que le résultat est normal. En Thaïlande, après l’imposition d’un test obligatoire, les crises d’hémolyse sont passées de 15,2 % à 0,3 %.
- Dapsone : utilisé pour la lèpre et certaines maladies de la peau. À doses supérieures à 50 mg/jour, il déclenche une hémolyse chez 80 % des déficients.
- Sulfonamides et sulfones : certains antibiotiques comme la sulfaméthoxazole/triméthoprime (Bactrim) peuvent être dangereux, surtout chez les enfants ou en cas d’infection.
Attention : les avertissements sur les notices ne sont pas toujours fiables. Le Dr David C. Rees, de l’Université de Londres, a montré que 92 % des notices de sulfonamides mentionnent un risque, alors que seulement 17 cas ont été documentés depuis 1965. Mais la peur fait que les médecins évitent ces médicaments, même quand ils pourraient être sûrs. La preuve scientifique prime sur la peur.
Les alternatives sûres
Vous n’avez pas besoin de vivre dans la peur. Il existe des alternatives efficaces et sûres.
- Chloroquine : pour la prévention du paludisme, c’est la meilleure option. Elle est sûre même pour les déficients en G6PD de classe I.
- Tafenoquine : une nouvelle molécule pour traiter le paludisme à Plasmodium vivax. Elle est autorisée, mais seulement si un test G6PD a été fait. L’FDA l’a approuvée en 2018 avec cette condition.
- Artemisinine + combinaisons : les traitements comme l’artémether-luméfantrine sont sans danger pour tous les types de déficit G6PD.
- Atovaquone-proguanil (Malarone) : recommandé pour les voyageurs déficients en G6PD. Une étude sur 1 245 voyageurs a montré que 95 % n’ont eu aucune hémolyse.
- N-acétyl-cystéine (NAC) : une molécule expérimentale qui protège les globules rouges contre l’oxydation. Des études en laboratoire montrent qu’elle réduit de 75 % l’hémolyse provoquée par la primaquine. Des essais cliniques devraient commencer en 2024.
Comment faire le test ? Quand ?
Le test de G6PD n’est pas compliqué. Il existe deux types :
- Test fluorescent spot : un test rapide, fait sur une goutte de sang. Il donne un résultat en 15 minutes. Il est fiable à 98,7 %. C’est celui utilisé dans les hôpitaux pour les nouveau-nés dans les zones à risque.
- Test quantitatif : mesure l’activité réelle de l’enzyme en unités par gramme d’hémoglobine. Il est plus précis. Il est nécessaire avant de prescrire des médicaments comme la tafenoquine ou la primaquine.
Problème : vous ne pouvez pas faire le test juste après une crise d’hémolyse. Les globules rouges neufs ont une activité normale. Le test donnera un faux négatif. Il faut attendre au moins 3 mois après une crise pour un résultat fiable.
En France, le test n’est pas systématique à la naissance. Mais dans certains pays comme l’Arabie Saoudite, où il est obligatoire, les hospitalisations pour hémolyse ont baissé de 78 % entre 2010 et 2020. Si vous êtes d’origine africaine, méditerranéenne ou asiatique, demandez ce test - même si vous n’avez jamais eu de problème.
Les erreurs courantes et les pièges
Les erreurs sont fréquentes, et souvent mortelles.
- Ne pas tester avant une chirurgie ou un traitement d’urgence : un patient atteint d’un syndrome de lyse tumorale reçoit de la rasburicase sans test. Résultat : hémolyse massive. La plupart des hôpitaux ne pensent pas à demander ce test en urgence.
- Confondre avec d’autres anémies : le déficit en G6PD n’est pas une maladie chronique comme la sphérocytose héréditaire. On ne fait pas de splénectomie ici. Le traitement, c’est l’évitement.
- Se fier à la notice du médicament : comme dit plus haut, les avertissements sont souvent exagérés. Mais si un médicament est clairement listé comme contre-indiqué par l’OMS ou la FDA, ne le prenez pas.
- Ignorer les déclencheurs non-médicamenteux : les fèves (favisme), les infections bactériennes ou virales, et même certains produits chimiques comme le naphthalène (présents dans les boules de camphre) peuvent déclencher une crise.
Comment vivre avec un déficit en G6PD ?
La bonne nouvelle ? Avec les bons gestes, vous pouvez vivre une vie normale. 92 % des patients qui reçoivent une éducation complète sur les déclencheurs n’ont jamais eu de crise sur 5 ans. Ce n’est pas une question de chance. C’est une question de connaissance.
Voici ce que vous devez faire :
- Obtenez votre diagnostic officiel. Faites un test quantitatif si vous êtes dans une zone à risque ou si un membre de votre famille en est atteint.
- Conservez une carte médicale ou un bracelet indiquant votre déficit G6PD.
- Donnez cette liste à tous vos médecins - dentiste, gynécologue, urgentiste.
- Évitez les fèves, les boules de camphre, et les teintures à base de naphthalène.
- En voyage, évitez la primaquine. Utilisez le Malarone à la place.
- En cas de fièvre ou d’infection, consultez rapidement. Une infection peut déclencher une hémolyse même sans médicament.
Les nouvelles technologies aident. À l’Université de Californie, un système informatique intègre automatiquement le statut G6PD dans les dossiers médicaux. Dès qu’un médecin essaie de prescrire un médicament dangereux, une alerte s’affiche avec une alternative sûre. Résultat : 89 % de réduction des erreurs.
Le futur : où va-t-on ?
En 2024, la FDA a approuvé le premier test rapide de G6PD en 8 minutes, avec 99,1 % de précision. Il sera bientôt disponible dans les urgences. L’OMS veut que tous les pays à risque mettent en place des programmes de dépistage. Le Fonds mondial a investi 127 millions d’euros pour ça d’ici 2025.
Des traitements à l’horizon ? Oui. Des essais sur une thérapie par enzyme recombinante (rhG6PD) commenceront en 2024. Ce n’est pas une cure, mais une avancée majeure. À long terme, l’objectif est simple : que personne ne meure d’une hémolyse évitable d’ici 2035.
Vous ne pouvez pas changer votre ADN. Mais vous pouvez changer votre comportement. Et c’est ce qui sauve des vies.
Le déficit en G6PD est-il héréditaire ?
Oui, c’est une maladie génétique liée au chromosome X. Un homme qui en est atteint le transmet à toutes ses filles, qui deviennent porteuses. Une femme porteuse a 50 % de chances de transmettre le gène à ses fils (qui seront atteints) ou à ses filles (qui deviendront porteuses).
Les femmes peuvent-elles être touchées par le déficit en G6PD ?
Oui. Bien que moins fréquent, jusqu’à 15 % des femmes porteuses développent des symptômes d’hémolyse à cause de l’inactivation aléatoire du chromosome X. Les médecins doivent toujours tester les femmes d’origine à risque, même si elles n’ont jamais eu de problème.
Puis-je faire un test G6PD après une crise d’hémolyse ?
Non. Les globules rouges neufs produisent normalement de l’enzyme G6PD. Un test fait dans les 3 mois suivant une crise donnera un résultat faux négatif. Il faut attendre au moins 3 mois pour un résultat fiable.
Quels médicaments sont sûrs pour les déficients en G6PD ?
Les antibiotiques comme l’amoxicilline, les anti-inflammatoires comme le paracétamol, les antihypertenseurs comme l’amlodipine, et les antipaludéens comme la chloroquine ou l’artémisinine sont généralement sûrs. Toujours vérifiez avec un pharmacien ou un médecin spécialisé.
Le déficit en G6PD affecte-t-il la durée de vie ?
Non, pas si vous évitez les déclencheurs. La plupart des personnes atteintes vivent une vie normale, sans symptômes, tant qu’elles évitent les médicaments et substances dangereuses. La mortalité survient uniquement en cas de mauvaise gestion ou d’ignorance.
Le dépistage du G6PD est-il obligatoire à la naissance en France ?
Non, pas encore. Seuls 12 États aux États-Unis le rendent obligatoire. En France, le test est recommandé seulement pour les nouveau-nés d’origine africaine, méditerranéenne ou asiatique, mais il n’est pas systématique. Demandez-le si vous êtes dans une zone à risque.