Clairance de la théophylline : réduction du métabolisme par certains médicaments

Calculateur d'ajustement de dose de théophylline

La théophylline, un médicament utilisé depuis les années 1920 pour traiter l’asthme et la BPCO, reste dans les armoires à pharmacie - même si son usage a fortement diminué. Pourquoi ? Parce qu’il fonctionne encore, surtout là où les traitements modernes sont chers ou indisponibles. Mais il a un défaut majeur : il est extrêmement sensible aux interactions avec d’autres médicaments. Une petite erreur de dosage, un nouveau comprimé pris par accident, et vous pouvez basculer du traitement efficace à l’urgence médicale. La clairance de la théophylline - c’est-à-dire la vitesse à laquelle le corps l’élimine - peut chuter de 50 % en quelques jours, sans que le patient ne change sa dose. Et ce n’est pas une hypothèse : c’est une réalité clinique documentée dans des milliers de cas.

Comment la théophylline est-elle métabolisée ?

Environ 90 % de la théophylline est détruite par le foie, principalement par une enzyme appelée CYP1A2. Cette enzyme est comme un coupeur de fil : elle décompose la molécule pour qu’elle soit éliminée par les reins ou les selles. Mais cette enzyme est fragile. Elle est influencée par le tabac, l’âge, les maladies du foie, et surtout, par d’autres médicaments. Ce qui rend la théophylline si dangereuse, c’est sa cinétique non linéaire. Cela signifie qu’une petite baisse de la clairance - disons 15 % - peut faire exploser la concentration dans le sang. Si votre taux est à 18 mcg/mL (dans la plage thérapeutique), une baisse de 20 % de la clairance peut le faire monter à 25 mcg/mL. Et à partir de 20 mcg/mL, vous entrez dans le domaine de la toxicité.

La plage thérapeutique est étroite : entre 10 et 20 mcg/mL. En dessous, le médicament ne fonctionne pas. Au-delà, vous risquez des nausées, des vomissements, des palpitations, des convulsions, voire un arrêt cardiaque. Selon les données de la FDA, plus de 2 000 visites aux urgences aux États-Unis chaque année sont dues à des interactions médicamenteuses avec la théophylline. Et 35 % de ces cas viennent directement de médicaments qui ralentissent son métabolisme.

Quels médicaments réduisent la clairance de la théophylline ?

Voici les coupables les plus courants, classés par leur impact :

  • Fluvoxamine (un antidépresseur de la famille des ISRS) : réduit la clairance de 40 à 50 %. C’est l’un des pires. L’European Respiratory Society recommande de ne jamais associer fluvoxamine et théophylline. Un patient sur 8 qui prend les deux développe une toxicité sévère.
  • Cimétidine (un anti-ulcère) : diminue la clairance de 25 à 30 %. Beaucoup de patients âgés la prennent pour les brûlures d’estomac, sans savoir qu’elle interfère avec leur traitement contre l’asthme. Des cas ont été rapportés où des patients ont vu leur taux de théophylline passer de 15 à 25 mcg/mL en 72 heures après avoir commencé la cimétidine.
  • Allopurinol (pour la goutte) : réduit la clairance de 20 %. C’est un piège courant : un patient atteint de BPCO et de goutte reçoit les deux médicaments. Sans ajustement, il risque la toxicité. Même à 300 mg/jour, l’effet est significatif.
  • Erythromycine et clarithromycine (antibiotiques macrolides) : réduisent la clairance de 15 à 25 %. Souvent prescrites pour une infection respiratoire, elles viennent s’ajouter à la théophylline, et le patient ne comprend pas pourquoi il se sent mal.
  • Furosemide (diurétique) : les données sont contradictoires, mais certaines études montrent une baisse de 10 à 15 %. Ce n’est pas le plus dangereux, mais dans un contexte de polypharmacie, il peut être le dernier maillon qui casse la chaîne.

À l’inverse, certains médicaments augmentent la clairance : le tabac (CYP1A2 induit), la phénytoïne, le phénobarbital, et la rifampicine. Arrêter de fumer peut donc faire monter la concentration de théophylline de 30 à 50 % en deux semaines - sans que la dose ne change. C’est une autre cause fréquente d’hospitalisation.

Foie cartoon qui coupe la théophylline, avec des flèches de concentration sanguine en hausse.

Qui est le plus à risque ?

Les patients âgés de plus de 65 ans. Ils prennent souvent 5, 6, 7 médicaments. Une étude de 2021 sur 1 247 patients a montré que 28,3 % d’entre eux prenaient au moins un médicament qui ralentissait la clairance de la théophylline. Et seulement 37 % avaient eu leur dose ajustée. Pourquoi ? Parce que les alertes dans les dossiers médicaux électroniques sont souvent absentes ou mal configurées. Un médecin prescrit la cimétidine pour une indigestion, un pharmacien ne voit pas la théophylline dans l’historique, et le patient ne dit rien parce qu’il ne sait pas qu’il y a un risque.

Les patients avec une insuffisance cardiaque ou hépatique sont aussi plus vulnérables. Leur clairance naturelle est déjà basse - entre 0,35 et 0,5 mL/kg/h - alors qu’un adulte en bonne santé élimine à 1,2 mL/kg/h. Une baisse de 20 % chez un patient déjà fragile peut être fatale.

Que faire en pratique ?

Voici ce que les experts recommandent :

  1. Ne jamais prescrire de fluvoxamine à un patient sous théophylline. C’est une interdiction absolue.
  2. Si vous devez prescrire cimétidine ou allopurinol : réduisez la dose de théophylline de 25 à 50 % dès le début du traitement. Ne patientez pas jusqu’à ce que le patient soit malade.
  3. Contrôlez la concentration sanguine de théophylline 48 à 72 heures après le début ou l’arrêt d’un médicament interactif. C’est la seule façon de savoir si vous êtes en sécurité.
  4. Si le patient arrête de fumer : réduisez la dose de théophylline de 30 à 50 % dans les deux semaines suivantes. Ne laissez pas cette information passer inaperçue.
  5. Évitez la théophylline si le patient doit prendre un inhibiteur de CYP1A2 sur le long terme. NICE (Institut national britannique de santé) recommande de choisir un autre traitement dans ce cas.

Un programme pilote à Pittsburgh, mené par des pharmaciens spécialisés, a réduit les hospitalisations dues à la toxicité de la théophylline de 37,2 % en deux ans. Le secret ? Des alertes manuelles, des revues de médication systématiques, et des rendez-vous de suivi avec mesure du taux sanguin. Ce n’est pas compliqué. C’est juste une question de rigueur.

Pharmacien vérifie les médicaments d'un patient avec une affiche de sécurité sur la théophylline.

La théophylline a-t-elle encore sa place ?

Oui, mais seulement dans des cas précis. En Afrique et en Asie, elle représente jusqu’à 12,4 % des traitements de la BPCO. Aux États-Unis, son usage a chuté de 62 % depuis 2000. Mais elle reste un outil utile pour les patients avec une asthma nocturne résistante, ou dans les zones où les inhalateurs modernes sont hors de prix. En 2022, les ventes mondiales étaient encore de 187 millions de dollars. Ce n’est pas un médicament du passé - c’est un médicament qui exige du respect.

Des essais en cours testent même de très faibles doses (100-200 mg/jour) pour leurs effets anti-inflammatoires dans la BPCO. Mais ces études excluent systématiquement les patients prenant des inhibiteurs de CYP1A2. Pourquoi ? Parce que même un léger excès de théophylline peut annuler tout bénéfice et créer un risque inutile.

Conclusion : la théophylline n’est pas un médicament ordinaire

Elle n’est pas comme un antibiotique ou un antihypertenseur. Elle ne se prend pas « comme ça ». Chaque dose est un équilibre fragile. Un seul nouveau médicament peut la transformer en poison. Les médecins, les pharmaciens, les patients - tout le monde doit comprendre cela. Il ne s’agit pas de peur, mais de vigilance. Une simple vérification de la clairance, un ajustement de dose, une question posée au patient : « Est-ce que vous avez pris un nouveau médicament ces derniers jours ? » - peuvent éviter une hospitalisation, voire sauver une vie.

Pourquoi la théophylline est-elle plus dangereuse que d’autres médicaments pour l’asthme ?

La théophylline a une plage thérapeutique très étroite : entre 10 et 20 mcg/mL dans le sang. En dessous, elle ne fonctionne pas. Au-delà, elle devient toxique. La plupart des autres médicaments pour l’asthme, comme les bêta-2 agonistes ou les corticoïdes inhalés, n’ont pas ce problème. De plus, la théophylline est métabolisée par une seule enzyme (CYP1A2), qui est facilement bloquée par d’autres médicaments. Une petite interaction peut faire exploser sa concentration. C’est un médicament qui exige un suivi rigoureux.

Que faire si un patient sous théophylline doit prendre un antibiotique ?

Vérifiez d’abord quel antibiotique c’est. Les macrolides comme l’erythromycine ou la clarithromycine réduisent la clairance de la théophylline de 15 à 25 %. Dans ce cas, réduisez la dose de théophylline de 25 % dès le début du traitement. Si possible, choisissez un autre antibiotique, comme l’azithromycine (moins d’interaction) ou un fluoroquinolone. Toujours contrôler le taux sanguin de théophylline 48 à 72 heures après le début du traitement.

L’arrêt du tabac peut-il provoquer une toxicité à la théophylline ?

Oui, et c’est un piège courant. Fumer induit l’enzyme CYP1A2, ce qui augmente la clairance de la théophylline. Quand un patient arrête de fumer, cette enzyme ralentit. En 10 à 14 jours, la clairance peut chuter de 30 à 50 %. Si la dose de théophylline n’est pas réduite, le taux sanguin monte rapidement, souvent jusqu’au niveau toxique. Tous les patients sous théophylline qui arrêtent de fumer doivent être surveillés et leur dose ajustée.

Les médicaments en vente libre peuvent-ils interférer avec la théophylline ?

Oui. La cimétidine est disponible sans ordonnance dans certains pays. Les suppléments à base de plantes comme le gingembre, le curcuma ou le pamplemousse peuvent aussi inhiber CYP1A2. Même les antihistaminiques comme la diphenhydramine (somnifère en vente libre) ont été associés à une baisse modérée de la clairance. Il faut toujours demander : « Quels médicaments, compléments ou remèdes maison prenez-vous ? »

Faut-il encore prescrire de la théophylline aujourd’hui ?

Oui, mais seulement si les traitements de première intention (inhalateurs) ont échoué, ou si le patient n’y a pas accès. Elle est moins chère et efficace dans certains cas de BPCO sévère ou d’asthme nocturne résistant. Mais elle ne doit jamais être la première option. Et quand on la prescrit, il faut avoir un plan : suivi des taux sanguins, liste des médicaments à éviter, alertes pour le patient. Ce n’est pas un médicament pour la routine. C’est un outil de dernier recours - mais puissant, si on le gère bien.

3 Commentaires

  • andreas klucker

    andreas klucker

    janvier 7, 2026 AT 15:50

    La théophylline, c’est le médicament qui te fait comprendre que la pharmacologie n’est pas une science exacte mais un équilibre sur une corde raide. CYP1A2, c’est l’enzyme la plus fragile qu’on ait jamais vue. Un seul antibiotique mal choisi et hop, tu passes de 15 à 25 mcg/mL en 72h. Pas de bol, pas de seconde chance.
    Personnellement, j’ai vu ça en service. Un patient âgé, sous théophylline pour une BPCO, prend de la cimétidine pour une indigestion. Résultat ? Convulsions. Pas de malveillance, juste un manque de communication entre les services. La technologie existe, mais les alertes sont désactivées par défaut. C’est un système qui se dégrade parce qu’on l’ignore.

  • Rachel Patterson

    Rachel Patterson

    janvier 8, 2026 AT 02:47

    La clairance de la théophylline est l’un des paramètres les plus critiques en pharmacocinétique clinique. Une variation de 20 % de la clairance entraîne une augmentation non linéaire de la concentration plasmatique, ce qui dépasse immédiatement la marge de sécurité. Les données de la FDA sont sous-estimées : les cas de toxicité non déclarés sont probablement 2 à 3 fois plus nombreux. La mesure du taux sanguin n’est pas un luxe, c’est une exigence éthique. Sans monitoring, prescrire de la théophylline est une négligence professionnelle.

  • Elaine Vea Mea Duldulao

    Elaine Vea Mea Duldulao

    janvier 8, 2026 AT 13:18

    Je comprends que c’est compliqué, mais si vous êtes patient ou proche d’un patient sous théophylline, je vous invite à faire une liste écrite de tous les médicaments que vous prenez - même les gélules de curcuma ou les sirops pour la toux. Montrez-la à votre pharmacien. Un petit bout de papier peut vous sauver la vie. Vous n’êtes pas seul dans cette histoire. On peut faire ça ensemble, tranquillement.

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